Il existe des séries numismatiques qui dépassent la simple accumulation de pièces pour constituer, en elles-mêmes, un témoignage historique cohérent. Les dirhams cisaillés alaouites de Mohammed III à Hassan I en sont l’exemple le plus saisissant dans la numismatique marocaine. Plus de trois cents pièces, sept souverains, dix ateliers, cent vingt ans de frappe — et pour chaque pièce, une date et un atelier gravés dans l’argent, précisément.
Le terme « cisaillé » désigne le mode de préparation du flan : la lame d’argent est découpée à la cisaille pour obtenir un flan brut, de forme irrégulière — ronde, losange ou pentagonale — avant d’être frappée entre deux coins. Chaque pièce est unique. Le graveur positionne le flan entre deux coins — l’un fixe, l’autre frappé — et un coup de marteau suffit. La pression n’est jamais identique, ce qui explique les écarts de poids observés entre exemplaires du même type théorique : 2,93 g pour Mohammed III, 2,73 g pour Moulay Soulayman, puis des poids variables selon les souverains suivants, reflets directs des aléas de l’approvisionnement en argent et des décisions politiques sur le titre des monnaies.
Le premier dirham documenté de la série remonte à 1172 AH. À cette époque, Mohammed III ibn Abdallah, au pouvoir depuis vingt ans, avait engagé une profonde réforme monétaire : unification du poids du dirham à 2,93 g, ouverture de nouveaux ateliers, et mention systématique de la date ainsi que de l’atelier sur les deux faces de la pièce — innovation remarquable qui confère à ces monnaies une lisibilité exceptionnelle.
Sous son règne, les ateliers actifs sont nombreux : Fès et Marrakech dominent, mais Meknes, Larache, Essaouira, Tétouan, Tanger, Rabat et Salé frappent également. La collection Nanumis couvre l’essentiel de ces variantes sur les années 1172 à 1197 AH.
Entre la mort de Mohammed III et l’avènement de Moulay Abderrahman, le Maroc traverse une période de fragmentation politique qui se lit directement dans la monnaie.
Mly El Yazid (1204–1206 AH) frappe à Tétouan — sa base de pouvoir dans le nord — et émet des pièces sans indication d’atelier, signe d’une administration centrale défaillante.
Mly El Hossein (1209–1212 AH), sultan reconnu dans le Sud, frappe exclusivement à Marrakech, révélant la géographie de son autorité réelle.
Mly Hicham (1206 AH) émet des dirhams à Essaouira et Safi, témoins d’une souveraineté côtière limitée.
Moulay Soulayman (1206–1215 AH) tente de reconstituer l’unité monétaire avec une liste d’ateliers impressionnante — Fes, Rabat, Meknes, Essaouira, Marrakech, Tétouan, Safi, Fès el Baida. Il introduit aussi l’utilisation des chiffres arabes orientaux – ou chiffres indiens – (١٢٣) pour exprimer la date, au lieu des chiffres habituelles — une particularité typographique rare dans la numismatique marocaine.
Le règne de Moulay Abderrahman constitue la partie la plus dense de la collection — et pour cause : ce sultan, qui régna trente-huit ans, stabilisa les institutions et assura une frappe régulière dans un nombre d’ateliers progressivement réduit. La série Fès–Rabat–Marrakech s’impose alors comme standard, avec des variations selon les années.
Les pièces de cette période sont d’une régularité remarquable. Le poids oscille entre 1,66 g et 2,74 g selon les années, reflétant les aléas de l’approvisionnement en argent dans un contexte de pression européenne croissante sur les finances du Maroc. La période du Traité de Lalla Maghnia (1845) et des défaites marocaines face à la France et à l’Espagne se lit dans la dégradation progressive du titre des pièces.
Mohammed IV régna dans un contexte d’humiliation nationale : le traité de Tétouan (1860) imposa à l’État marocain une indemnité de guerre considérable. La frappe monétaire se concentra alors sur trois ateliers — Fès, Marrakech et Rabat — tandis que les poids continuaient de varier.
C’est sous son règne que s’amorcèrent les premières discussions sérieuses sur la mécanisation de la frappe, que son successeur Hassan I concrétisa par l’émission industrielle des rials hassanis à Paris.
La pièce de 1291 AH frappée à Fès est l’une des dernières — ou la dernière — de la série des dirhams cisaillés. Hassan I va bientôt remplacer ce système artisanal par la frappe mécanique qui donnera naissance aux rials hassanis, produits à Paris dans des quantités industrielles avec une régularité parfaite.
Le dirham cisaillé de 1291 AH est donc un objet de transition : il appartient encore à un monde de frappe manuelle, de variations de poids, d’ateliers multiples et de dates gravées dans l’argent à la force du poignet.
La collection Nanumis documente 310 types répertoriés de cette série, dont plus de 170 pièces possédées. Ce taux de complétude exceptionnel n’est pas le fruit du hasard. Il résulte d’une stratégie de collecte méthodique, atelier par atelier, année par année, souverain par souverain.
Ce qui rend cette série unique n’est pas seulement son volume mais aussi ce qu’elle raconte. Chaque pièce porte gravés l’année et l’atelier de frappe — information importante dans la numismatique et l’histoire en général. Ces inscriptions font des dirhams alaouites cisaillés des documents historiques d’une précision rare : ils datent les événements, localisent les pouvoirs, trahissent les crises.
La distribution géographique des ateliers actifs à chaque date est une carte politique du Maroc à cet instant précis. Quand Marrakech frappe seule, c’est que le sultan est dans le Sud et que le Nord lui échappe. Quand Fès, Rabat et Marrakech frappent simultanément, c’est que le pouvoir est reconsolidé.
Trois siècles après les Saadiens, un demi-siècle avant le Protectorat : les dirhams cisaillés alaouites sont le dernier grand corpus de la numismatique marocaine pré-moderne.
Le tableau interactif complet — 310 types, 7 souverains, filtrable par atelier et par règne — est disponible sur la page dédiée de la collection.